Qu’importe que la pierre soit petite ou insignifiante, pour peu qu’elle impose d’être sautée ou contournée ?

Les obstacles jonchent nos chemins, et la nature de leur résolution est multiple. Agamemnon était en route pour Troie, lorsque des vents contraires l’ont immobilisé durant trois mois à Aulis. Et, sa fille Iphigénie, promise à Achille : chef de l’armée, restée à Argos, fut appelée sur ordre des oracles. A l’information que lui porte son géniteur de la voir sacrifiée pour que les dieux soient favorables pour la mission de libération, la pauvre ‘’suppliciée’’ en sursis, réagit ainsi :

‘’C’est moi qui la première, vous appelai de ce doux nom de père. Et pour m’en récompenser, je ne pu croire que vous dussiez verser mon sang’’

Cette faible supplique dénonce l’infanticide, tout en questionnant l’amour filial et ses contraintes. Comment aimons-nous nos enfants ? Et, à quels seuils nous portent le devoir et les responsabilités parentaux, et certainement, celles liées à l’exercice du pouvoir ?  Certes, la politique est loin d’être un jeu de famille. Elle se tient, le plus souvent, en effet, hors du cadre affectif dévirilisant du cercle familial. Il est, cependant que, ce sont les hommes qui la font. Avec toutes leurs capacités et facultés, y compris les liens de naissance et les alliances sociales ! A ces caractéristiques, s’ajoutent les règles de droit ou lois.

La scène qui vient de se passer sous nos yeux, pousse à la mutité ! Laurent Gbagbo voue son Collaborateur aux gémonies – et avec lui, toutes les personnes qui se sont attachées aux principes démocratiques du fonctionnement de toute association. John Maxwell définit le leadership, entre autres, comme la capacité pour le leader d’en former de nombreux autres – loi de la reproduction -, et d’asseoir ainsi, le modèle et le prototype dont il est le Reflet et l’Exemple incarnés.

Notre génération, celle des années 90, a souffert des premières véritables secousses des mauvaises conjonctures économiques qui ont ébranlé les économies africaines. Celle de la Côte d’Ivoire y comprise. L’éducation et la formation en ont payé un énorme prix. Les conditions de vie des élèves et étudiants se sont à jamais dégradées, pour ne plus revêtir leur relative luxuriance des années 80. La suppression des cars spéciaux, des navettes entre cités universitaires, la dégradation des conditions d’apprentissage (sureffectifs dans les classes et groupes de Travaux pratiques, manque d’écoles, d’enseignants, de matériels pédagogiques ; amputation de bourses…), constituent un pan du long chapelet de disettes et de traumatismes qui ont pris leur ancrage dans cet environnement historique de crises généralisées.

Comme aujourd’hui, les perspectives d’un décloisonnement politique, d’une alternative démocratique au régime ‘’paternaliste’’ de fer d’Houphouët-Boigny, ne pointaient guère dans le trouble horizon de la Côte d’Ivoire. Une Côte d’Ivoire dont l’on a toujours argué qu’elle est une terre bénie de Dieu ! 

L’entrée du Front Populaire Ivoirien sur la scène politique, est apparue comme une bouée de sauvetage à nulle autre pareille. Et, tous ceux qui avaient rêvé leurs révolutions dans les salons, ceux qui s’étaient contentés pendant de myriades d’années durant, de s’illusionner le changement à l’exemple des personnages d’œuvres littéraires et/ou de films, ont trouvé, avec le FPI et son président, la Rampe de lancement de leur engagement. La naissance de la FESCI (Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire), consécutive à l’émergence du FPI dans le paysage politique ivoirien, fut l’une des heureuses conséquences de la partition des jeunesses dans cet univers éclos de la démocratie naissante.

Le Président Laurent Gbagbo, militant de gauche depuis l’aube des temps, reconnu pour sa résistance, son opiniâtreté au combat, son engagement ininterrompu pour l’avènement d’une société plus égalitaire, plus démocratique, a été à la pointe de ce combat. Celui des pauvres, des sans-droits, des laissés-pour-compte ; celui de l’espérance, de l’altruisme, du partage : combat initiateur d’un Etat républicain. Ce sont ces espérances, cet optimisme, cette foi en un devenir meilleur, en la participation de tous à l’édification d’une Nation prospère, de l’égalité des chances qui ont alimenté la conscience et l’énergie de nombreuses jeunesses, ainsi que des populations demeurées pendant d’innombrables décennies, en dehors de tout filet social, ou de participation effective à la vie publique.

De toutes ces luttes, aussi tumultueuses les unes que les autres, je retiendrai deux fondements qui les ont construites. Le premier, était qu’après la lutte pour les indépendances menée par le Président Houphouët-Boigny, affaibli par l’âge, et dépassé dans ses certitudes idéologiques, il devait passer la main à une autre génération plus disposée et plus apte à incarner les aspirations des nouvelles générations ; et à refléter les enjeux des préoccupations de développement.  Le second fondement, était le souci de construire une démocratie plus concrète et plus féconde. Une démocratie qui scelle un nouveau contrat social entre tous les fils et toutes les filles de la Côte d’ivoire – indépendamment de leurs origines et de la classe sociale. L’une des plus fortes illustrations de cette odyssée idyllique fut concrétisée par son discours d’investiture délivré en Octobre 2000.  Laurent Gbagbo dira ce jour-là, en effet, que sa présence sur le fauteuil présidentiel devrait constituer pour les fils de pauvres et de paysans – les exclus de basse extraction -, l’exemple achevé de ce que chacun d’entre eux, pouvait avoir sa place et sa chance en politique…

C’est au lait de ces valeurs que le plus grand nombre de citoyens s’est gavé. Est-il besoin de rappeler que le parti politique, comme toute association, ne fonctionne que sur la base des textes qui le régissent ? Où pourrait-on situer la démocratie en dehors de l’observation et l’application de ces règles ? Comment comprendrait-on, et expliquerions-nous cette volte-face de Laurent Gbagbo qui nous dit, en substance : « Il est vrai que je me suis battu, toute ma vie durant, pour l’instauration de la démocratie. Cependant, comme il s’agit de moi, et que par ailleurs, j’ai géré le pouvoir dans les circonstances particulières que vous connaissez, et que surtout, je suis le père fondateur du FPI, faites fi des textes, et dégagez pour que je reprenne ma chose, mon instrument. Instrument que j’ai créé moi-même, et pour le fonctionnement duquel, je n’ai fait que vous associer…selon mes besoins et les circonstances… »

Quelle tristesse et quelle désolation ? Quelle déconvenue ?  Et quelle absurdité ?

Pourquoi l’être humain est-il si faible devant la tentation du pouvoir ? L’âge, et/ou les expériences pourraient-ils justifier ces formes de fébrilité incompressibles de l’homme à vouloir s’agripper au pouvoir, par tout moyen ? D’où vient-il que l’homme se surdimensionne pour s’entrevoir comme un surhomme – dont le philosophe dit qu’il est une invention de la mythologie humaine ?

En tout état de cause, la perception que l’on a de Laurent Gbagbo, est celle d’un homme de combat, d’un combattant de la liberté, un Héros de la lutte de libération des opprimés ; mais aussi et surtout, un chantre de la démocratie, et un adepte de la justice. C’est cette image, ce Profil que les faits et l’histoire nous laissent de cet Homme…

Nous avons cru en un Héros, nous nous sommes engagés à la suite du Combattant pour les libertés ; nous avons sillonné des couloirs de rêves de l’heureux devenir en sa compagnie ; nous nous sommes figuré avec lui, un Avenir radieux pour une Afrique laminée par les affres du désespoir – construit en partie par son élite politique… ; le pays et ses fils l’ont perçu tel le Libérateur des maux dont ils souffrent, et qui sont à la base de leur misère.

Laurent Gbagbo, le nationaliste, le patriote, le panafricaniste, le justicier ; le triomphateur de la CPI ; et, de la Projection de toutes ces générations en quête de réalisation et soupirant pour une société plus saine et plus égalitaire, a troqué sa tunique. Il n’est plus le Leader annoncé ou espéré. Il est le Chef, le monarque, le tribun…Il fait les pouvoirs et les défait. Il se substitue à la loi. Celle de son parti – qui constitue, malheureusement pour lui, et pour ‘’tous’’, un élément de son patrimoine personnel.

Le saut ou le contournement de la pierre, aussi insignifiante soit-elle, n’est pas une solution. Encore moins une stratégie ! Pis, cet opprobre que tu jettes sur l’un des plus fidèles de tes compagnons et ‘’adeptes’’, se situe aux antipodes de tes propres convictions que tu as résumées dans ta fameuse expression : ‘’asseyons-nous et discutons’’ ; et referme à jamais, le chantier de la réconciliation que l’on disait ouvert par les premières rencontres qui ont sanctionné ton retour en terre d’Eburnie…

Le Leader qui libérera l’Afrique est toujours, et malheureusement encore, dans l’antichambre de l’histoire ! La Côte d’Ivoire attend avec grand empressement, son actualisation. Certainement qu’il éclora dans les jours très prochains, pour incarner définitivement la Lueur qui ne s’est présentée que dans des reflets immatures et mal assortis !          

Raphaël KOUASSI

VP FPI