L’idéologie politique se nourrit d’une conviction inébranlable du culte de la vérité. Construite sur la base des projections d’une existence amputée des besoins consubstantiels à l’épanouissement et à la satisfaction du plus grand nombre, elle se dimensionne au pinacle du bien-être absolu, tel que le préfigure l’idéalité. Cette vérité s’apparente bien souvent à l’imaginaire artistique qui, bien qu’articulé sur le réel, renferme une bonne part de fiction. En effet, le rêve d’advenir qui s’empare des idéologues ruine, à bien des égards, la dimension objective des prétentions humaines !

Tous les idéologues sont animés d’un culte d’idéalité qui finit par se muer en une forme de religion faite de mythe, et qui débouche, le plus souvent, sur l’envoûtement. Les socialistes utopistes, Saint-Simon, Staline, Hitler, Franco, Mussolini…ont marqué l’humanité de stigmates similaires ! L’on a pu observer chez ces leaders, une forme d’illuminisme à la limite du dérèglement. Convaincus d’être investis d’une mission peu ordinaire, supérieure-même à la commune mesure, et aux banals devoirs d’une simple condition humaine, ils empruntent des voies dont l’authenticité et la singularité le disputent le plus souvent à l’ésotérisme et à l’absurdité.

Hitler a eu, selon les témoignages, une longue initiation dans les loges de sociétés secrètes allemandes, pour, semble-t-il se retrouver à un niveau où il avait atteint le summum de l’occultisme. C’est bien souvent qu’il aurait débité sur le chemin retour, de promenades le menant dans de sombres forêts, des paroles incantatoires, presque inaudibles qui le portaient au firmament du délire. Son illuminisme aurait commencé ainsi pour s’embraser, par la suite, dans la folie meurtrière symbolisée par le glaive qu’il porta dans le sein de l’humanité tout entière. Les dictatures les plus féroces empruntent ces voies du mythe qu’enveloppe une forme d’auréole transcendantale à la limite du tragique. Le crime, la cruauté, le caractère sanguinaire de ces hommes d’exception et leurs excès – dans le mal -, caractérisent leur parcours et leur gestion du pouvoir.

Staline a plané sur l’humanité entière, et à l’exemple de Napoléon, il a suscité l’émoi dans le monde entier, surtout pour ses propres concitoyens dont il était devenu le pire ennemi (bourreau). Son simple appel incitait, avait-on dit, à une prière exprimant la dernière volonté ; et sa relation avec tout le monde finissait par une issue tragique. Comme lui, Franco et Mussolini ont fait planer l’effroi, le crime et la détresse sur la tête de leurs peuples. Le fascisme dont ils se disaient porteurs de l’idéologie s’est construit dans l’intime lien d’une cure raciale ayant ses origines lointaines dans le 3ème Reich d’Adolphe Hitler. Le peuple saint (race immaculée) plongé dans l’abîme de races impures, courait le risque abominable et intolérable de la disparition. Et sa préservation devrait être le fait de personnes illuminées, prédisposées avant la naissance, à cette tâche salvatrice…

L’Afrique a également connu ses féroces dictateurs : Ediyamin Dada, Tombalbaye, Bokassa 1er …Ils ont, à l’exemple des autres, fait du sang humain le lubrifiant de leurs activités politiques. Le règne de ces potentats fut un calvaire indescriptible pour leurs populations, et des moments de terreur jamais connue et/ou imaginée. Tombalbaye faisait assassiner ses concitoyens par milliers, et les enfouissait dans des fosses communes dans une espèce de rituels dont il tirait, semble-t-il, une forme de jouissance maladive. Tel un prophète du dieu baal de la bible, il se délectait de ces crimes odieux, en qualité d’officiant supérieur d’une secte. La rumeur étanche de l’histoire rapporte que Bokassa et Ediyamin Dada se nourriraient de chair humaine, et que cette anthropophagie ferait partie du culte accordé à leur pouvoir, et du mythe de longévité qu’ils comptaient en tirer…

Tout près de nous, et sous d’autres formes, non moins odieuses, d’autres types d’oppression, d’asservissement et de dérives des détenteurs de pouvoir, ruinent l’optimisme du plus grand nombre de s’épanouir. Le pouvoir, a-t-on dit, rend fou ; et le pouvoir absolu, rendrait absolument fou. Tel un élixir, il conditionnerait à une forme de grisaille envoûtante, férocement nuisible dont l’effet le plus corruptible serait de déposséder le sujet de toutes formes d’objectivité et de capacités d’analyse.  

Pis, ce n’est point seulement le cercle vicieux et vertigineux de l’envoûtement du sujet lui-même qui serait en jeux. La dimension collective de l’idéologie couvre et couve les adeptes de ce halo mythique de griserie et d’ineptie qui ampute toute forme de retour objectif à soi et à la réalité !  La quête de la démocratie et de la liberté initiée par Laurent Gbagbo et ses camarades d’autrefois, a pu déboucher sur une prise de conscience collective et généralisée des Ivoiriens de leurs conditions précaires d’existence et de la nécessité d’un engagement patriotique dans la reconquête de leur dignité, en tant que citoyens.

Cette urgence historique de la dialectique inoculée par les liens d’une didactique politique renforcée par le déni infligé au régime du Président Gbagbo, est initiatrice d’un début de prise de conscience. Celle-ci s’alimente de l’orgueil d’appartenance commune à une histoire, à la même ère géographique, aux mêmes attentes de réalisation sociale, économique, politique et culturelle…Seulement, et malheureusement, comme cela semble être le cas dans les situations sommairement présentées au début de cette contribution, le mythe humain du génie et de surhomme dont a parlé le philosophe s’est emparé du principal auteur de notre délivrance – en devenir. Mieux ou pis, le halo de cette projection a touché une catégorie d’adeptes dont le dévouement, à ce qu’il est donné de voir, s’est constitué à toute épreuve.

Pour rappel, le tuteur légal de la Côte d’Ivoire moderne (Houphouët-Boigny) avait, après tous les services rendus plus avant dans l’histoire de ce pays, été obligé d’abdiquer sous l’urgente férule de celui qui, aujourd’hui, s’annonce inamovible dans les consciences individuelles des inconditionnels : Laurent Gbagbo. Les raisons avancées avaient été qu’aucune personne, quelques fussent ses qualités, ne devrait se constituer en pensionnaire indispensable de la Magistrature suprême d’un pays ! Qu’au nombre de dizaines de millions de citoyens d’un pays, un, ne pouvait à lui tout seul, prétendre cumuler toutes les intelligences, tout le bonheur, toutes les appréhensions, toutes les solutions…et les incarner, pour y répondre, à la fois et de son vivant!

Qu’il fallait que la démocratie, initiée dans l’évolution de l’humanité, en vue de régler les modes de dévolution de pouvoir, de les séparer et de procéder à la réglementation de la relation sociale, politique et économique entre les citoyens, soit le bréviaire des politiques et des citoyens…et qu’ils en fassent une culture dans la perspective de garantir leur bien-être social.

Qu’il fallait que l’on sautât le corps de celui qui, par manque d’habileté ou malchance, devrait trébucher au combat ! Voici, entre autres, les préceptes et autres certitudes qui nous ont fait courir au Front Populaire Ivoirien : parti construit, avait-on argué, dans la perspective de garantir un minimum de liberté entre ses membres, d’expression de libre disposition de choix, de justice sociale, de recherche de bien-être collectif, d’une jouissance pleine et entière de ses droits…mais aussi et surtout, d’une vision de la démocratie qui commence en son sein même !

Si, toutes ces années durant, les longs moments d’échanges qui sanctionnent les réunions du Parti ont emprunté les sillons de cette démocratie rêvée, si les positions officielles et autres dispositions (élections, désignations, nominations…) ont respecté globalement ces indicateurs de la démocratie, le Culte voué ces derniers mois à la personne du fondateur, la mutation de son nom en une forme de divinité dont la régence et le règne n’auraient de fin qu’ à l’extinction du souffle de vie – que nous lui souhaitons le plus long possible -, ont grossi démesurément pour emprunter des formes de sacralité, d’un envoûtement démesuré, aux conséquences intolérables. Cela est une déformation des leçons reçues et intériorisées de lui. Pis, cette attitude est l’expression de cette force oblative que Gaston Bachelard a attribuée au feu, et que nos traditions reconnaissent au lézard…

En contribuant à la réinstauration du multipartisme et en virant dans la transition démocratique, Laurent Gbagbo nous a permis de tourner le dos au despotisme, au culte de la personnalité, à l’autocratie, à la monarchie de droit divin, et à l’envoûtement qu’inocule l’ivresse du pouvoir où semble le porter – ironie tragique -, les positions illisibles dans lesquelles son mutisme bruyant plonge l’humanité ces dernières années. Silences construits sur les basses manœuvres de liquidation du seul successeur, en la personne du Président Affi, qu’il nous a désigné !

Le rôle et la mission de ses vrais adeptes, sont de le ramener à la raison en épousant la logique d’une démarche qu’il a inculquée lui-même au prix de son existence entière : la démocratie quoiqu’elle coûte, et quoiqu’il advienne !  La survie de son œuvre, la portée héroïque de son parcours politique, au sens de kéïdos (de la mythologie grecque) ; l’auréole incorruptible de tout ce qu’il laisse de son vivant et, demain, à la postérité, y gagnent en Grandeur, et en sacralité !   

                                                                       Professeur Raphaël KOUASSI

                                                                       Enseignant-chercheur

                                                                       Homme politique